Loin d’être une simple polémique locale, l’affaire du « village bamboula », ouverte en 1994 près de Nantes, constitue l’un des épisodes les plus révélateurs du malaise français face à son passé colonial. Mise en scène d’hommes et de femmes africains dans un parc de loisirs, usage d’un terme à caractère raciste, caution politique africaine invoquée par les organisateurs : ce scandale concentre, à lui seul, de nombreuses zones d’ombre de la relation entre la France, l’Afrique et la mémoire coloniale.
ILa France des années 1990 face à son passé colonial
Au début des années 1990, la France n’a pas encore engagé le travail mémoriel qui s’imposera plus tard sur l’esclavage et la colonisation.
Les expositions coloniales, les « zoos humains » et les violences symboliques héritées de l’empire restent largement absents du débat public et de l’enseignement scolaire.
C’est dans ce contexte qu’en 1994, au parc Planète Sauvage, à Port-Saint-Père, émerge une initiative que ses promoteurs présentent comme « culturelle », mais qui s’inscrit, pour ses détracteurs, dans une continuité coloniale troublante.
ILe « village bamboula » : une mise en scène héritée de l’époque coloniale
Le projet consiste à reconstituer un « village africain » à l’intérieur du parc animalier.
Des personnes originaires d’Afrique de l’Ouest, principalement de Côte d’Ivoire, mais aussi, selon plusieurs sources de presse de l’époque, du Sénégal et du Burkina Faso, sont recrutées pour y vivre temporairement.
Aux yeux du public :
• elles évoluent dans des cases reconstituées,
• exécutent des danses dites « traditionnelles »,
• montrent des scènes de vie quotidienne présentées comme représentatives de « l’Afrique ».
Le dispositif rappelle directement les expositions coloniales européennes, où les peuples colonisés étaient montrés comme des objets de curiosité, figés hors du temps et de l’histoire.
Un nom lourd de sens : « bamboula »
Le choix du nom « village bamboula » choque immédiatement.
Dans la langue française, le mot « bamboula » est historiquement associé à une insulte raciste, utilisée pour désigner les personnes noires de manière méprisante.
Pour les associations antiracistes, ce choix n’est ni anodin ni maladroit : il révèle un imaginaire colonial toujours actif, où l’Afrique est réduite à un folklore exotique, dépolitisé et déshumanisé.
L’inauguration et la question de la caution politique africaine
La polémique prend une dimension internationale lorsqu’est évoquée la présence, lors de l’inauguration, de Bernard Zadi Zaourou, alors ministre de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire, intellectuel reconnu et figure politique du régime du président Henri Konan Bédié.
Pour les organisateurs du parc, cette présence est présentée comme une preuve de légitimité culturelle, voire comme un partenariat symbolique avec l’Afrique.
Mais pour de nombreux observateurs, cette participation soulève une question centrale de la mémoire coloniale :
La validation par une élite politique africaine suffit-elle à effacer la violence symbolique d’un dispositif hérité de l’histoire coloniale ?
Le silence ou la discrétion entourant cette inauguration nourrira durablement le malaise et les interrogations.
Volontariat ou contrainte invisible ?
La direction de Planète Sauvage insiste alors sur un point : les participants africains auraient été volontaires, sous contrat, rémunérés et logés.
Les chercheurs et militants rappellent toutefois un principe fondamental des études postcoloniales :
le consentement, lorsqu’il s’exerce dans un contexte d’inégalités économiques, migratoires et symboliques majeures, ne peut être analysé isolément.
Cette critique rejoint celle formulée à propos des expositions coloniales du passé, souvent justifiées, elles aussi, par l’argument du volontariat.
Une mobilisation antiraciste révélatrice d’un tournant mémoriel
Face à l’installation, des organisations comme SOS Racisme, le MRAP et la Ligue des droits de l’homme dénoncent une résurgence des « zoos humains ».
Des historiens et intellectuels rappellent publiquement que la France a longtemps exhibé des populations colonisées dans des foires, jardins zoologiques et expositions universelles.
La mobilisation marque un tournant : pour la première fois depuis longtemps, une pratique inspirée de l’imaginaire colonial est frontalement contestée dans l’espace public.
Fermeture du village, persistance du malaise
Sous la pression médiatique et militante, le « village bamboula » est rapidement fermé.
Aucune reconnaissance officielle de faute morale n’est formulée. L’épisode est refermé sans véritable débat institutionnel, mais il laisse une trace profonde.
Avec le recul, cette absence de bilan public apparaît comme un symptôme du retard français dans la reconnaissance des violences symboliques héritées de la colonisation.
Le « village bamboula », un cas d’école de la mémoire coloniale
Aujourd’hui, l’affaire est régulièrement citée :
dans les travaux universitaires sur les zoos humains,
dans les débats sur la représentation de l’Afrique en Europe,
dans les réflexions sur la responsabilité culturelle et politique.
Elle illustre comment des pratiques que l’on croyait révolues peuvent ressurgir lorsque le passé colonial n’est ni enseigné, ni assumé, ni déconstruit.
Ce que révèle encore le scandale de 1994
Le « village bamboula » n’est pas un accident isolé. Il est le révélateur d’un héritage colonial toujours présent dans les imaginaires, les institutions et certaines formes de divertissement. Trente ans plus tard, une question demeure centrale : comment regarder l’Autre sans le réduire à un objet de spectacle ?
Ce dossier rappelle que la mémoire coloniale n’est pas une affaire du passé, mais un enjeu contemporain, politique et culturel.
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